Des Hypomnêmata, il fut question,
et de l'article "L'écriture de soi", in "Philosophie" de Michel Foucault
Les hypomnêmata, au sens technique, pouvaient être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d’aide-mémoire (...).
On y consignait des citations, des fragments d'ouvrages, des exemples et des actions dont on avait été témoin ou dont on avait lu le récit, des réflexions
ou des raisonnements qu'on avait entendus ou qui étaient venus à l'esprit. Ils constituaient une mémoire matérielle des choses lues, entendues ou pensées ;
ils les offraient ainsi comme un trésor accumulé à la relecture et à la méditation ultérieures.
Ils formaient aussi une matière première pour la rédaction de traités plus systématiques, dans lesquels on donnait les arguments et moyens pour lutter contre tel défaut
(comme la colère, l'envie, le bavardage, la flatterie) ou pour surmonter tel circonstance difficile (un deuil, un exil, la ruine, la disgrâce). (...)
Il ne faudrait pas envisager ces hypomnêmata comme un simple support de mémoire, qu'on pourrait consulter de temps à autre, si l'occasion s'en présentait.
Ils ne sont pas destinés à se substituer au souvenir éventuellement défaillant.
Ils constituent plutôt un matériel et un cadre pour des exercices à effectuer fréquemment : lire, relire, méditer, s'entretenir avec soi-même et avec d'autres, etc.
Et cela afin de les avoir, selon une expression qui revient souvent, prokheiron, ad manum, in promptu. "Sous la main" donc, non pas simplement au sens
où on pourrait les rappeler à la conscience, mais au sens où on doit pouvoir les utiliser, aussitôt qu'il en est besoin, dans l'action.
(...) Le mouvement qu'ils cherchent à effectuer est inverse de celui-là : il s'agit non pas de poursuivre l'indicible, non de révéler le caché, non de dire le non-dit,
mais de capter au contraire le déjà-dit; rassembler ce qu'on a pu entendre dire ou lire, et cela pour une fin qui n'est rien de moins que la constitution de soi.
(...) La pratique de soi implique la lecture, car on ne saurait tirer tout de son propre fonds ni s'armer par soi-même par soi-même des principes de raison
qui sont indispensables pour se conduire : guide ou exemple, le secours des autres est nécessaire.
Mais il ne faut pas dissocier lecture et écriture; on doit "recourir tour à tour" à ces deux occupations, et "tempérer l'une par le moyen de l'autre". Si trop écrire épuise, l'excès de lecture disperse :
"Abondance de livres, tiraillements de l'esprit."
A passer sans cesse de livre en livre, sans s'arrêter jamais, sans revenir de temps en temps à la ruche avec sa provision de nectar,
sans prendre de notes par conséquent ni se constituer par écrit un trésor de lecture, on s'expose à ne rien retenir, à se disperser à travers des pensées différentes et à s'oublier soi-même.
L'écriture, comme manière de recueillir la lecure faite et de se recueillir sur elle est un exercice de raison qui s'oppose au grand défaut de la stultitia que la lecture infinie risque de favoriser.
La stultitia se définit par l'agitation de l'esprit, l'instabilité de l'attention,
le changement des opinions et des volontés, et par conséquent la fragilité devant tous les événements qui peuvent se produire ;
elle se caractérise aussi par le fait qu'elle tourne l'esprit vers l'avenir, le rend curieux de nouveautés et l'empêche de se donner un point fixe dans la possession d'une vérité acquise.
L'écriture des hypomnemata s'oppose à cet éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant en quelque sorte "du passé", vers lequel il est toujours possible de faire retour et retraite.
(...) La contribution des hypomnemata est l'un des moyens par lesquels on détache l'âme du souci du futur pour l'infléchir vers la méditation du passé.
To be continued
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